Mathilde Khlat, journaliste

L'information en dis-continu

SPORT Maître Noro, le magicien des tatamis

Réalisé pour le CFPJ (29/03/2012)

Génie du mouvement, Masamichi Noro a popularisé l’aïkido en Europe. Lassé de la pratique classique de cet art martial, maître Noro a créé le Kinomichi il y a plus de trente ans, alliant dans l’harmonie combat et danse.

Maître Noro en 1993

 « Tomber sept fois, se relever huit ». Cet adage japonais résume bien la vie de Masamichi Noro.

Cette année, cela fera cinquante ans que maître Noro vit en France. « La France, c’est comme ça ! », dit-il le pouce en l’air, avec un sourire qui éclaire ses yeux malicieux. Aujourd’hui, le septuagénaire habite un pavillon en banlieue parisienne, loin de l’agitation de la capitale. Chez lui, l’Extrême-Orient et l’Occident se côtoient. Un meuble portugais à côté d’une armure de samouraï traditionnelle. Un potager très bien entretenu et un jardin japonais des plus soignés encadrent la maison. Les mondanités, les relations publiques dont il était autrefois friand, « c’est fini cette vie-là » avoue-t-il avec une pointe de nostalgie. Agé de 77 ans, il fait preuve d’une grande tonicité, s’accroupissant sans effort pour déjeuner à la japonaise. « J’étais le seul fils de ma famille, il fallait succéder au travail du père dans la tradition japonaise. J’ai dit non. J’aurais pu être très riche, mais j’ai dit non. Le mariage, non. J’ai réussi les concours de médecine mais j’avais ma passion, l’aïkido ! Je suis libre ! » atteste-t-il fièrement. Avec humour, il singe les bonnes manières nippones, le dos droit, le nez pointé en l’air, la bouche pincée. Il refuse tous carcans. Lorsqu’il s’installe en France, le personnage ne passe pas inaperçu. Au début de sa carrière, le jeune émissaire de l’aïkido craque pour une Volvo sport rouge. Un plaisir qu’il ne s’est pas refusé, attirant les réactions outrées des experts japonais en France. Selon un fidèle disciple, Hubert Thomas, « maître Noro n’est pas un japonais comme les autres, surement le plus occidentale d’entre eux ».

Au fur et à mesure des anecdotes, le vieil homme parle plus lentement, les silences se prolongent. Son regard fixe la baie vitrée. « Ne l’interrompt pas, laisse le parler » conseille Kelou, son fils de 25 ans, « il te dira ce qu’il voudra ». Il évoque ensuite son enfance au Japon et la magnifique maison où ses parents organisaient de grandes fêtes. « Je t’emmènerai un jour », promet-il à son fils.

Masamichi Noro (à gauche) et son maître, Ueshiba Sensei (au centre), Japon

Enfant chétif, souvent malade et alité, il puise dans les symphonies de Beethoven une échappatoire. Jusqu’à la découverte de l’aïkido, grâce à maître Ueshiba. A contre-cœur, celui-ci l’encourage à quitter le Japon en 1961 pour Marseille en tant que Délégué officiel de l’aïkido en Europe et en Afrique. L’émissaire raconte : « si le maître m’avait demandé de sauter du haut de la falaise, je l’aurai fait. Mais il ne demande que des choses qui construisent. » Avant Masamichi Noro, personne n’était parvenu à populariser la discipline en Europe.  « Fou Noro a réussi ! » sourit-il cinquante années plus tard. « Réussite facile » persifle-t-on au Japon. Le courageux professeur a pourtant souvent eu faim. En quatre ans, il sillonne la France et créé deux cent dojos. Ses mouvements souples, sa grâce naturelle, donnent à sa pratique un style très personnel, qui saisit tous ceux qu’il croise sur un tatami. Pour Jean-Pierre Cortier, un de ses plus anciens élèves, « c’est un magicien des tatamis ». Catherine, qui le suit depuis les années 90, raconte qu’« on avait l’impression qu’il pouvait toucher le ciel». Et le cœur des femmes aussi. Odyle, judokate française, l’aperçoit sur les tatamis lors d’une démonstration à Saint Raphaël en 1968. « Il sera le père de mes enfants » se jure-t-elle.  Un vœu exaucé puisque le couple en a six. « Un homme à part, un novateur, il donnait l’impression de fendre l’espace comme un typhon, et en même temps, il avait quelque chose de félin. Et son sourire ! » raconte-t-elle encore émue.

En 1966, il frôle la mort dans un accident de voiture et retrouve les lits d’hôpitaux qu’il a connu enfant. Contre toute attente, il retrouve la force physique. « Il était les trois quart du temps bloqué » se souvient sa femme, mais pas question d’abandonner sa pratique. De là, germe en lui une nouvelle philosophie de l’aïkido, focalisée sur le cheminement personnel et non la compétition ou la brutalité des gestes. Indépendant, ce japonais ne peut se satisfaire d’un conformisme dans sa pratique, ce qui le pousse à rompre avec son ancienne école.

Masamichi Noro Sensei – Kinomichi

A la suite d’une dispute en 1978 avec Kishomaru Ueshiba, fils de son cher maître, il est excommunié de l’aïkido. Une séparation qui le porte vers les prémices d’un nouvel art martial. Plus de « combat » mais du « contact ». Plus d’« adversaires » mais des « partenaires ». Pour lui, l’agressivité des sports de combat revenait à se faire violence à soi-même. En 1979, il baptise ce nouveau courant, Kinomichi, « Voie de l’énergie ». Lucien se souvient: « Au début, il fallait être assez patient, assouplir nos corps. Il fallait lui faire confiance. On restait statique. Il disait : pas de questions, on reste ou on part. Il nous mettait en confiance puis disait que c’était mauvais, un chaud-froid permanent ». Reprendre à zéro un apprentissage, remodeler les corps de ses élèves pour ancrer une nouvelle pratique, telle fut la tâche du maître en quête d’une nouvelle harmonie.

Pour comprendre comment le Sensei a dessiné son art, Lucien évoque une autre facette du japonais, toujours aussi étonnante : son côté artiste. « Un jour, il a demandé à tous ses instructeurs de se mettre en smoking. Un cours de danse nous attendait. Le maître tenait à ce qu’on sache tous danser ». Surtout  la valse car les gestes se ressemblent, aériens et élégants. De là, naît le Kinomichi.

En 2001, le ministère des sports reconnaît le Kinomichi, enseigné par une centaine d’instructeurs dans le monde entier.

« Tomber sept fois, se relever huit », Masamichi Noro est toujours debout.

Le Kinomichi, la « Voie de l’énergie »

Le Kinomichi se base sur un « contact » et non une « attaque » comme dans un art martial classique.

Le Kinomichi privilégie souplesse et harmonie.

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Un commentaire sur “SPORT Maître Noro, le magicien des tatamis

  1. Marie
    14 mai 2012

    Très bel article qui donne envie de découvrir ce art encore peu connu !

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Cette entrée a été publiée le 18 avril 2012 par dans Portraits, et est taguée , , , , , , , .
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