Mathilde Khlat, journaliste

L'information en dis-continu

SPORT 1982 – 2012 : trente ans de jeu en terrain miné

Réalisé pour le CFPJ

Cristallisation des conflits politiques ou terrain d’entente, l’évolution de la rivalité sportive entre la France et l’Allemagne révèle l’histoire tourmentée des deux « meilleures ennemis » d’Europe.

C’est seulement le 27 février dernier que le gardien de l’ex-RDA, surnommé depuis « Schumacher SS » ou « le boucher de Séville », a finalement regretté son « attentat » sur le défenseur français Battiston lors de la Coupe du Monde 1982.

C’est seulement le 27 février dernier que le gardien de l’ex-RDA, surnommé depuis « Schumacher SS » ou « le boucher de Séville », a finalement regretté son « attentat » sur le défenseur français Battiston lors de la Coupe du Monde 1982.

Trente ans que le public français attendait les excuses d’Harald Schumacher. C’est seulement le 27 février dernier que le gardien de l’ex-RDA, surnommé depuis « Schumacher SS » ou « le boucher de Séville », a finalement regretté son « attentat » sur le défenseur français Battiston lors de la Coupe du Monde 1982. « J’ai reçu de nombreuses lettres d’insultes de la part des Français. On m’a traité de nazi, j’ai reçu des menaces de mort. Mes enfants aussi ont été menacés. J’en ai souffert », a-t-il confié au Figaro.
« L’attentat de Séville »
Juillet 1982, dans la moiteur du stade de Séville, en demi-finale de la Coupe du monde de football, Patrick Battiston git, inconscient, après une agression du gardien de la Mannshaft. Alors qu’il se présentait seul face à Schumacher, Battiston est sauvagement percuté à la tête par ce dernier. Devant des millions de téléspectateurs, le joueur est évacué sur une civière. « Patrick avait brusquement l’allure d’un type sur le point de nous quitter. Un type qui va mourir », racontera Alain Giresse, dans le livre « Séville 82 » de Pierre-Louis Basse. Malgré un match héroïque, les Français seront finalement battus aux penalties. « Si la France s’était qualifiée, le pardon aurait presque été accordé aux Allemands car enfin nous les aurions battus. Mais avec cette défaite, ce fut un retour en juin 40 », se souvient Jacques Ventroux, le directeur des sports de Radio France. La scène, devenue mythique, relance la rivalité sportive entre les deux pays à tel point qu’il faudra une déclaration commune des dirigeants français et allemand de l’époque, François Mitterrand et Helmut Kohl, pour apaiser les esprits.
Les précédentes rencontres entre les deux nations étaient, dès 1954, date de la première compétition diffusée à la télévision, déjà empreintes de violence. Mais leur médiatisation était alors beaucoup plus confidentielle. A l’époque, le style de jeu de la Mannschaft est caractérisé par sa brutalité. « Avant que les caméras n’aient envahi les stades, les matchs étaient encore plus durs, il n’était pas rares que les joueurs en viennent aux mains », raconte Jacques Ventroux.
« Le match du siècle »
Cette rivalité atteint son paroxysme avec l’incident de 1982 et réveille les antagonismes entre deux nations n’ayant, sur le terrain, pas tout à fait soldé leurs différends. Alors qu’on lui apprend que le défenseur français a perdu deux dents dans le choc, le portier allemand, répond cyniquement : « Si vraiment ça lui fait plaisir, je lui paierai ses frais de dentiste ». A défaut de ralentis disponibles pour analyser l’action, le quotidien L’Equipe titre le lendemain « Fabuleux ! » en raison de l’intensité du match. Les reproches des lecteurs fusent, certains y voyant la perte de la troisième guerre mondiale. Cette animosité s’étale dans la presse, mais également dans les stades où les « Sales boches » pleuvent, nourrissant l’imaginaire populaire d’un conflit inachevé. « Cela dépassait largement le cadre du foot et faisait renaître un relent, un reliquat des deux guerres. Même s’il y a avait eu l’armistice, la dualité réapparaissait pendant les matchs », raconte Jacques Vendroux. L’intéressé en fera personnellement la cruelle expérience, chassé de l’église lors du mariage de Battiston pour sa ressemblance avec le gardien allemand !
Quatre ans plus tard, l’obstacle germanique barre à nouveau la route des bleus lors de la Coupe du Monde au Mexique. Après avoir vaincu le Brésil au tour précédent, l’équipe menée par Michel Platini échoue encore aux portes de la finale, battue sèchement 2-0 par la RDA. La revanche de Séville n’aura pas lieu. La nouvelle confrontation entre Schumacher et Battiston tourne une fois de plus à l’avantage des allemands, bien aidés par l’arbitrage.
L’affrontement entre le coq et l’aigle
Après la chute du mur de Berlin en 1989, l’Allemagne réunifiée renforce encore son niveau de jeu, tandis que la France peine à se qualifier pour les grandes compétitions internationales. Sans enjeux sportif, les rencontres entre les deux voisins perdent de leur ferveur. Au début des années 2000, les tensions s’apaisent enfin. Les Français ont touché le Graal en 1998 en remportant la Coupe du Monde contre le Brésil.
Il faut dire que depuis l’arrêt Bosman de 1995, les transferts de joueurs entre les clubs de différents pays se sont multipliés au nom de la libre circulation des travailleurs au sein de l’Europe. Mais les traversées du Rhin restent rares, à l’image de l’épisode de Franz Beckenbauer à l’OM en 1990 ou du bref passage de Rudi Völler à Marseille entre 1992 et 1994. « Actuellement, nous n’avons plus un seul joueur allemand en première division en France depuis près de dix ans », déplore la commentatrice de la chaîne beIN Sport, Margot Dumont.
Match nul pour les jeunes générations
Plus récemment, l’adulation de Franck Ribéry, surnommé « Kaizer Franck » par le public bavarois, prouve que l’intégration demeure possible. « Ici à Munich, je me demande souvent si je suis Allemand ou Français. Ici, je me sens comme un Allemand, comme si j’étais né ici. En France, les meilleures conditions ne sont pas réunies pour moi et mon football », a confié l’attaquant au magazine Kicker en mai dernier. Depuis son arrivée en 2007, le joueur français a certes su se faire aimer du public par ses pitreries et ses performances sur le terrain mais aussi par sa pratique de la langue et son acclimatation aux mœurs locales.
Autres signe d’une normalisation dans les échanges entre les deux voisins, l’effectif féminin actuel du Paris Saint Germain comprend deux internationales allemandes Annike Krahn et Linda Bresonik, qui évoluent notamment auprès de l’arrière de l’équipe de France Jessica Houara. Entre les trois jeunes femmes, les relations sont au beau fixe. Singulière, la rivalité sportive franco-allemande ? Attablées ensemble dans la cantine du club, les joueuses paraissent réellement surprises de la question. « Il s’agit de matchs spéciaux, parce que je joue maintenant en France, mais la rivalité est purement sportive comme entre toutes les nations de haut niveau », conteste Annicke, dans son sweat-shirt aux couleurs du club de la capitale. « Les jeunes générations sont moins concernées par la rivalité car elles n’ont pas vécu la guerre », explique le directeur des sports de Radio France. Beaucoup sont même nées après l’épisode de 1982. Mais l’âge n’est pas la seule explication. La professionnalisation du sport, l’internationalisation des effectifs et la plus grande mobilité de cette génération contribuent largement à cette évolution. « Les grandes compétitions internationales permettent de découvrir d’autres cultures. En particulier avec les Allemandes que nous rencontrons dès notre plus jeune âge dans le cadre d’échanges franco-allemands », précise Jessica Houara.
Pour les plus anciens, la trêve reste fragile. « Cette rivalité est latente. S’il y avait un nouvel incident, elle pourrait revenir à tout moment », craint Jacques Vendroux. Rendez-vous pour la prochaine confrontation entre les deux pays le 6 février 2013 en match amical.

Pierre Havez & Mathilde Khlat

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Cette entrée a été publiée le 7 décembre 2012 par dans Decryptages, et est taguée , , , , , , , , , .
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